Jean Pierre Pernaud a tout compris : les gens sont cons. Et pour le vérifier, il n'y a qu'à goûter la soupe qu'il nous sert tous les jours dans son 13 heures. Qu'y voit-on ? des « vraies petites gens », qui n'ont d'exceptionnel si ce n'est leur singulière banalité. Un vendeur de poule qui vous raconte sa vie par là, un marchand de chaux qui dit ô combien c'était mieux l'administration fiscale dans le temps.
Alors faisons comme tout le monde des raccourcis inutiles et illogiques : le con est bavard et se sent obligé de dire son avis minable et de raconter sa plate vie. Et là que j'en profite pour vous glisser quelques mots sur Francis Poupou, le garde du corps mytho.
Francis est garde du corps. Il a environ 50 ans. Il est grand, costaud, et impressionnant. Son allure fait penser à un gorille, une armoire à glace, une goodwill, bref, tout ce qui est imposant et force le respect. Une tête ronde et bien vide surplombe cette masse de muscle, et les derniers cheveux du crâne ont enfin fui ce désert d'expressivité.
J'ai rencontré Francis à l'occasion d'un salon professionnel, où mon emploi me conduisait à gérer des aspects logistiques. Lui, le colosse, était là pour faire garde du corps des dirigeants de mon entreprise présents sur le salon. C'est dans la voiture nous ramenant à Paris, que, mon collègue et moi, avons eu la chance de dialoguer avec lui. En trois heures, nous avons entendu de quoi rédiger les 20 prochains volumes de brèves de comptoirs.
D'abord, Francis n'est pas seulement garde du corps. C'est un extra. Son vrai métier : prof de combat. « Je suis prof de free fighting, un des seuls sur Paris. J'ai une ceinture noire de Karaté, j'ai fait des années de boxe, et je connais la boxe thaï. Le free fighting c'est un mélange de tout ça, mais sans les règles » Une chose est sure : me voilà rassurer pour la sécurité de mes dirigeants !
« Je croyais que c'était interdit ce type de combat ? Il n'existe pas de fédérations de ce genre en France ? » dis-je, mi naïf, mi craintif.
- Bien sur que ça existe ! D'ailleurs, j'ai vécu des années au Etats-Unis, et j'étais professionnel d'ultimate combat. J'ai fait 123 combats, et j'en ai gagné 103 ! Mon surnom c'était « le cobras », statique sur les jambes mais vif avec les bras. Bon, bien sûr, de temps en temps, on se mettait d'accord sur l'issue du match. Un coup c'est toi, un coup c'est moi qui gagne. Comme en politique.
- et les cours se passent comment ?
- il faut aimer travailler dur dans mon bras. Le combat, c'est avant du réflexe, et le réflexe s'acquiert à l'entraînement. Dans mon cours, je reçois tout type de personnes. Tiens, bah l'autre jour, j'avais un espèce de tchèques ou de Yougo. Il voulait pas enlever ses randgers aux pieds. Et ben je l'ai maté ! Je l'ai pris en démonstration, et quelques clés plus tard, il en pouvait plus. Et il reviendra plus j'espère ! J'étais près à lui casser un bras. Et j'aurais pu le faire! D'ailleurs, il ne faudrait que deux doigts pour tuer un homme. Et encore, un seul suffit, le second sert à maintenir. »
En plus d'être prof de combat pour des particuliers, il donne aussi des leçons aux brigades spéciales de la gendarmerie. Quand il a encore un peu de temps, il exerce la fonction de détective privé « oui, je suis assermenté. Ça veut dire que si je témoigne au tribunal, ça a plus de valeur que quelqu'un qui ne l'ai pas. Et puis ça m'arrive de bosser sur des cocus, mais souvent c'est pour les entreprises. On suit des clients, on vérifie qu'ils ne rencontrent pas des gens que notre employeur ne préfère pas qu'il rencontrent, ce genre de chose. »
Quand il ne broie pas les os d'autrui ou démantèle pas des réseaux d'espions industriels, Francis est également passionné des nouvelles technologies. « J'adore l'informatique. D'ailleurs, avec mes gars (ses élèves) on s'échange des DivX pornographique. Et puis des fois, c'est pas exprès, on croit avoir un Stalonne ou un Jackie Chan, mais c'est un porno. Alors bon, on le regarde jusqu'au bout quand même. » Par-dessus tout, Francis a su rester jeune dans sa tête, et aborde la vie plein d'ambitions, de rêves simples dans la tête, et distillant à qui veut l'entendre des leçons de courage emprunts d'un esprit cartésien.
« Moi, la politique, j'y crois pas. Je me suis toujours contenté de pas voté extrême. Et puis après, je choisi pas en fonction du parti ni du programme, mais en fonction du type et de qu'il dit, si j'aime ou pas ce qu'il raconte. »
« Dans la vie, y a deux types de personnes : ceux qui sont plus forts que toi et les autres. Si tu rencontres un type de la première catégorie, alors tu fermes ta gueule. L'autre jour, dans le métro, un type l'a ouverte parce que des jeunes fumaient dans le wagon. Le jeune lui a collé une droite directe. Alors moi je suis intervenu. Je lui ai dit au type, soit t'ouvre ta gueule et tu défends, soit tu t'écrases. Résultat, tu l'as ouverte et t'as pris un pain, j'espère que tu as compris pour la prochaine fois.»
Et puis tout d'un coup, il coupe court à une conversation captivante sur la remise de peine (à coup de pied au culs…), « C'est pas rené, la juste devant ? regarde, un Picasso noire. Allo, René ? C'est pas toi devant là ?
(le dit René, au téléphone : « Non non, c'est pas moi, j'ai pas encore dépassé Roissy »
- Ah bon, ben tant pis alors ! A une prochaine !
Depuis, je suis obnubilé par ce qui aurait pu se passer. Se serait-il contenté d'un : « Et ben c'est bien », ou aurais-t-il commencé une course poursuite, parce qu'il a aussi suivi des stages de conduites extrêmes !
Les kilomètres défilant, le retour à Paris arriva vite, Francis ne pouvait pas alors caché sa tristesse de nous quitter, lui qui nous avait tant appris en ces kilomètres. Une larme perla sur son doux visage. Finalement, il n'est qu'un grand sensible à qui Dame Nature a donné un corps trop puissant. Une âme d'enfant dans le coprs d'un géant…
On se quitta sur un « on se revoit au prochain événement courant Juin ! » plein de promesses. Je lui avait promis d'apprendre quelques clés de bras pour voir, et mon collègue devait lui amener une compilation de machina. Mais depuis ce moment intense, les nouvelles de Francis sont rares. Il paraît qu'il aurait balancé des conneries à des journalistes financiers à propos de la boite, ses fameuse course poursuite avec le corbeau de la direction et la filature avec la taupe du comité d'organisation. Alors Francis, on le regrette bien…
Qui sait si en ce moment même il est pas en train de protéger un Président, broyer le bras d'un bandit, ou de se mater un porno ? C'est ça, la magie de l'inconnu !