Le corps a parfois ces mystères, le cerveau aussi...
Il y a trois ans de cela, j'étais étudiant en IUT techniques de commercialisation. Outre avoir apprit à vendre des assurances, des comptes en banque et des machines à labourer la terre, j'ai eu l'occasion de suivre des cours de marketing.
Dans ce cadre, il nous fut demander de rédiger en un an un grand dossier d'analyse commerciale d'un produit au choix. Mes collègues de l'époque et moi-même n'avions rien trouvé de mieux que de choisir un alcool. Et oui! C'est le début de la vie étudiante et tout le monde va de sa petite prétention testotéronaire et d'affirmation du genre : t'as vu comment je picole? t'as vu les sous-bock que j'ai accroché dans mon 20m² merdique pour bien montré que j'ai déjà prit une cuite? t'as vu que j'ai une certaine culture du houblon? t'as vu les sourires complices que je te fais dès qu'un prof parle d'alcool en amphi, genre "ouai moi je suis passé par là, si c'est vrai"? t'as vu que j'ai ramené une valise entière de kro à ta soirée? t'as vu mon vomi dans tes chiottes? t'as vu le samu débarqué chez toi? t'as senti l'odeur de merde quand ils m'ont mis dans leur camtar? t'as vu que je suis arrivé tout blanc le lendemain en cour? t'as vu que j'avais le même pull? t'as vu qu'on m'appelle st Maclou depuis que j'ai repeins ta moquette? t'as vu qu'on m'invite plus nulle part ? Bien sûr que tu la vu! T'es comme moi, t'es un connard d'étudiant...
Et bref, nous avions du nous résigner à prendre le cidre, parce que tout les alcools marrants (avec production locale, j'entend bien : le chouchen, la bière et la térébentine) avait été choisit préalablement par d'autres groupes d'étudiants plus charismatiques (ceux qui parlent très fort et qui perdent des bouts de cerveaux dès qu'ils se mouchent)...
Bref cette exposé n'était pas très passionant, il s'agissait de faire le marketing mix du produit.
(Ndlr : en fonction des fameux 4P, pour ceux qui ont des notions en cette matière : prix, produit, promotion et place (ou distribution) - et non pas, comme on aurait pu l'imaginer : potiron, poulain, proctologue et papayoulélé, bien que cela aurait été plus marrant).
Un ami et moi-même étions chargé de la partie la plus chiante : la place - donc la distribution : il s'agissait de trouver des documents montrant les différentes actions des grandes surfaces afin de mettre en valeur la dite-boisson (donc, cela allait de son lot de chianlits : opérations promotionnelles, animation de stand, tête de gondole, tête de cons...) et d'en tirer des conclusions dignes d'experts confirmés.
Mission quasi-impossible donc, surtout quand on en a rien à foutre. Le désespoir vous gagne assez rapidemment lorsque vous taper "politique de distribution du cidre" sur google et que vous ne trouver qu'un seul lien vers le site de l'huma qui annonce : "le meeting politique s'est terminé dans la bonne humeur par une distribution des cartes du parti et une dégustation de cidres normands".
Nous voilà, mon collègue et moi-même dans une belle mélasse, ne sachant trop où donner de la tête pour cette étude qui, forcément a un ultimatum de plus en plus proche (les profs sont quand même cons : "viiiiite! Il nous faut ce mémoire sur le cidre!!", que se serait-il passé s'ils ne l'avait jamais reçu? Ils auraient construit un fort avec l'heure et demi qu'ils avaient bloqué pour le lire?).
Un vendredi soir, bouguon et accablé par notre incapacité à avoir une science innée sur ce sujet, je demande alors conseils à mes parents lors d'une discutions. Là, il m'oriente vers Monsieur Kerbrat, le directeur du Leclerc de ma petite ville natale, une de leur connaissance sociale. " C'est un type sympa, il connait plein de choses, il se fera un plaisir de t'accueillir!", soite...
Faute de grives, on mange des merles. N'écoutant que mon désespoir, je téléphone à ce monsieur. Evidemment, je tombe sur sa secretaire. Je lui explique la situation, je lui donne mon nom de famille (oui, je suis un connard d'arriviste) et elle m'arrange un rdv pour le lendemain : à 9h00.
Mon collègue et moi nous présentons à 8h30 le lendemain matin à la grande surface. Juste avant l'ouverture... C'est d'ailleurs très rigolo, car c'est à cette heure là que tous les vieux sont avec leur caddie accollé à la vitre de l'entrée du magasin, le menton déterminé et le regard vide, attendant le signal leur permettant d'acheter de nombreux vivre, juste au cas où leurs enfants viendrait les voir.
Ndlr : les vieux ont deux horaires de courses :
- à l'ouverture : pour bien prendre le temps de faire un plein de commisions (tater les fruits, se moucher dans les melons, discuter avec les autres vieux en qui ils croient reconnaitre leurs amis du passé (oui, les vieux se ressemblent tous, donc c'est pas facile d'y retrouver ses petits - autant qu'ils fassent semblant entre eux, c'est plus poli) )
- le midi : pour les petites courses ridicules d'appoint n'excédant pas les deux articles : en général : un oignon et une bouteille de lait (autant les acheter à l'unité pour multiplier les aller et venus et ainsi occuper les trous entre télé matin et Derrick) - ceci dans l'unique but de ralonger la file d'attente faire chier ceux qui bossent et qui font leur courses entre midi et deux. Les petites courses permettent d'obtenir un résultat optimal dans la mission de ralentissement car elles nécessitent également l'utilisation de la petite monnaie, d'un long fouillage parkinsonien dans le crapaud pour donner la somme exacte au caissier et d'une remarque sur le fait qu'on ne sait plus ce qu'on paye avec l'euro.
Les portes s'ouvrent enfin, nous nous dirigeons vers l'accueil où une jeune fille nous guide dans les bureaux, nous disant que Monsieur Kerbrac n'allait plus tarder.
Nous attendons une demi-heure, puis la porte de son bureau s'ouvre : devant nous un homme, la cinquantaine bien bâtie et les cheveux à la fois chauves et hisurtes, nous accueille : il a une chemise blanches à carreaux, un vieux gilet noir et une cravate en laine bleu marine. C'est pas parce qu'on est riche qu'on est sensé avoir du goût.
'C'est vous les p'tits gars qui veulent qu'on parle du cidre?"
Nous acquiescons.
- Alors, le bureau, c'est ici! fait-il en lançant un coup de pouce autoritaire derrière lui.
Nous entrons, un chouette bureau en hauteur, avec une vitre sans teint qui donne sur l'ensemble de la grande surface (je l'imaginait bien passer de longues heures à regarder ses client et à marmoner tout seul : "oui! consommez! consommez encore et toujours! Marionettes!!).
- Bon alors, faites vite, je suis pressé, quels sont vos questions?
Mon pote commence à lui expliquer notre étude et les informations que nous aimerions avoir : stratégies, positionnements, acheteurs...
D'un signe de la main, il lui fait signe d'arrêter :
- Popopop! Moi, je sais rien de tous ça! Moi pour le cidre, ce que je peux vous dire...
Et là se passe un truc très drôle : il nous lâche un énorme postillon. Un puissant, un véritable skud... Mais au lieu de venir s'écraser sur nous, le postillon est rattrapé par un filet de bave en cours de route, qui le plaque directement sur le menton du type, comme par magie.
Mon pote l'a vu, moi aussi, si on se regarde, on explose de rire, donc nos regards s'évitent.
Et le type reprend son discours sans avoir remarquer quoi que ce soit :
- ... C'est que nos meilleures ventes de cidre, ben, c'est l'été, alors des fois, on fait des promotions avec des crêpes! Mais, c'est tout... J'en sais pas plus...
Et là son portable sonne.
- Ah! Excusez-moi deux secondes!
Il décroche. Et là, chose hallucinante : la conversation dure 20 minutes montre en main. Mon pote et moi, on est comme des cons dans le bureau a écouter sa conversation avec le chef du rayon jardinage :
- Non... Mais Hervé... Ce qui faut que tu fasses, tu met le terreau en gondole et les pots, tu les laisses à leur places... oui, je sais... Non, ça arrive mardi... Vaut mieux... Ca, c'est à voir...
Le postillon est toujours sur le menton et commence à pendouiller. On n'ose toujours pas se regarder.
Il raccroche :
- Bon... On en était où?
(oui, il allait pas s'excuser en plus)
- Aux promotions des crèpes, dis-je.
- Oui, donc voila, et sinon, on fait des lots cidre normand et cidre breton... Z'avez d'autres questions?
Voyant qu'on a plus rien à en tirer et bien dégouté d'avoir niqué notre samedi matin pour écouter une conversation sur les pots de fleurs du Leclerc, nous disons non. Nous le remercions poliment, puis il nous racompagne à la porte de son bureau pour enfin nous saluer avec le sourire. Le postillon est fidèle à son poste et pendouille 2 cm plus bas que son lieu d'atterissage d'origine.
Du coup, la partie distribution du dossier fut bien pourrie... On a pas apprit grand chose sur le cidre, mais bon, le côté positif, c'est qu'on en connaissait désormais un rayon sur les têtes de cons impolies et la durée de vie de la salive sortie d'un contexte buccal...
Un jour, je distribuerai moi aussi... Mais des coups de poinçons! Et dans les reins! Comme en prison!!
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