Winston Churchill ne disait jamais : "mon voisin est un gros con", et cela ne m'étonne pas qu'il soit mort aujourd'hui. Il y a un an et demi de cela, j'effectuait un stage de trois mois en plein milieu d'année scolaire. Mon école étant à Nantes et ce stage en question à Paris pour ne pas payer deux loyers en même temps ma tata Robert (bientôt 90 ans mais toute sa tête) a gentiment accepté de m'héberger chez elle. "Il faut lui offrir le meilleur avenir à ce petit!", avait-elle dit à ma mère, si elle savait que c'est moi qui ai inventé la blague "dans ton cul!"... Toujours est-il que cette cohabitation se passait très bien dans cet apartement, certes à une heure et demi du dit-stage... Jusqu'à ce que je découvre que ma tante avait un voisin : Monsieur Vatele! La rencontre avec ce personnage eu lieu trois semaines après le début de mes activités. Je rentre un soir, fourbu d'avoir rien branlé et agacé par ce trajet à la con qui m'obligé à prendre 3 moyens de locomotions différents (métro, rer et auto-tamponneuses). J'entre dans l'appartement à 19h37, ma brave tata Robert arrive vers moi l'air un peu géné : "Ah! C'est toi! Viens, j'ai un invité!". Ma tante me guide de la porte d'entrée jusque dans le salon. Là, je voit un petit homme qui se lève et s'empresse de venir me serrer la main. Pour vous le décrire sommairement : il ne dépasse pas le 1m65, il a la soixantaine, un gros nez en patate et des lunettes cul de bouteilles. Des cheveux blancs rabattus sur le côté gauche par une matière qui se trouve être soit du gel, soit du gras, en tout cas, c'est visqueux comme l'intérieur d'une jument! Pour se vêtir, il avait opté ce jour pour un vieux pull moche violet : le genre de sweetshirt qu'on achetait dans les années 80 où ils y avait écrit des choses comme "championship" ou "breacking down" dans des polices arrogantes pour l'époque (ça faisait américain même si on savait pas ce que ça voulait dire). De toutes façon, impossible de lire quoi que ce soit sur le pull de ce pauvre homme : les 20 ans de fers à repasser et les bouloches avait eu raison de l'aspect révolutionnaire de ce gadget vestimentaire : il n'y avait que ça et là des petites parcels de blanc qui restait sur un mauve délavé. Et évidemment, il était également en charentaise... Histoire de me donner un indice sur sa profession de voisin avant même de s'être présenté. Il serre ma main avec beaucoup trop d'enthousiasme pour ne pas être con et commence à parler avec une voix qui est plaintive et faible. "Et bien!! Alors... Hein? C'est vous le neveu de Madame Robert? - Oui, répond-je Et là totale improvisation de sa part, il se lance : - Et biiiiien... Et biiiien... Et biiiien, bienvenue dans l'immeuble! Moi, c'est Raymond, mais tout le monde m'appelle Roberto ici! Vous savez, c'est parce que j'ai des origines italiennes! - Ah? fais-je - Oui, enfin, de mon père, que je n'ai pas connu! - Ah... compatis-je Ma tante intervient : -Oui, Monsieur Vatele est le voisin du premier! Il m'a aidé à monter les courses tout à l'heure, alors je l'ai invité à prendre l'appéritif! - C'est vrai! confirme-t'il. J'aide souvent votre tante! - D'ailleurs, qu'est-ce que je te sert? - Oh, un coca, s'il te plaît, dis-je en enlevant mon gros blouson de cuir. Monsieur Vatele me regarde avec plein de complicité. - Alors? Comme ça vous êtes en stage? Oui, votre tante m'a dit que vous faisiez vos études! Alors? Vous étudiez quoi? Je m'apprête à lui répondre gentiment que je suis une formation dans l'audiovisuel quand il m'interrompt instantanément : - Nooooon! Ne me dites rien! Je vais deviner!! Vous êtes... Hummm... (il prend l'air de réfléchir comme un médium)... Vous êtes... Pilote d'avion!! Là, je cligne deux ou trois fois des yeux par rapport à une telle connerie. Je réfléchie l'espace d'un instant... Tout s'explique : mon blouson de cuir : il n'y a que les pilotes qui en ont dans les films sur TF1 (c'est une règle d'or). -Ah non! Pas du tout! Je travaille à la télé! - Ah bon? Ah... Moi je vous aurez vu là-dedans... Enfin! Bon, la télévision, très bien... Et vous aimez danser alors? (Je cligne encore deux fois des yeux) Non, parce que, je vous dit ça... Euh, d'ailleurs, cela vous dérange si on se tutoie, c'est plus sympathique! - Pas du tout, je répond, impatient de connaitre le rapport avec la danse. Là, il se lance dans un monologue cinglant de connerie. - Très bien! Et bien, vo... Euh... Tu voit Clément, moi j'adore danser, alors je vais dans les clubs du troisième âge l'après-midi et je danse avec les personnes agées (ndlr : donc : les dames de 80 ans). Parce que vous voyez, sinon, les gens, ils n'osent pas danser quand il y a de la musique. Alors que si je les invite, ça détend l'atmosphère! C'est sympathique! Parce que vous savez, une petite dance... Un sourire... Ca ne coûte rien! Et ça rend les gens heureux! Alors, moi je le fait. Je sourie gentiment, ne sachant trop quoi répondre. Heureusement ma tante intervient. - Bon, et bien Roberto, nous allons bientôt manger... Et là il s'excuse exagèrément. - Ohhh! Biiiennn sûr! Excusez-moi! Je vous dit au revoir. Il nous sert la main et ma tante le racompagne à la porte. - Et puis bon appétit! La porte claque derrière lui. -Rhaaaa!! Mais quel casse-couille! aboie directement ma tante. Elle m'explique que ce type vient la faire chier depuis deux ans. Il débarque toujours pour prendre l'apéro chez elle et lui demande des outils. Il est certes gentil mais encombrant. En fait il a une stratégie très précise : il la regarde par la fenêtre lorsqu'elle revient avec des courses et fonce au rez-de-chaussée pour l'aider. Bon, il est pas méchant, mais très con... Presque instantanément, il sonne à la porte. - tenez, j'avais acheté des bananes, il m'en reste, je vous les donne, elles sont un peu mûres, mais toujours bonnes! Puis nous redit au revoir et repart. - Tu parles, dit ma tante en mettant des bananes semi-noires à la poubelle, en fait, il va sur les marchés le vendredi matin. Il aide les maraîchers à porter les cageaux de fruits et pour le remercier, ils lui donne des fruits gratuits. Et après, il vient me faire croire qu'il les as acheté!! Pfff!! Voilà, donc ma rencontre avec ce personnage haut en couleur. J'ai eu, pendant ces trois mois, diverses occasion de le revoir. Des fois quand même il a frappé des grands coup : comme ce jour où en arrivant devant la porte de l'appart il m'a intercepter en me tendant un kit d'installation AOL : - Tenez! Clément! C'est pour votre minitel, les trucs comme ça! Moi... Je ...Vous... Tu... Je n'en ai pas besoin alors je me suis dit... Voilà! Et une autre fois, un jour où ma tante était parti en week-end le vendredi matin, il m'attendait sur le palier, tout blanc, le regard grave... - Clément... Euh... Je ... Je ne voudrait pas vous inquiétez, mais... Je croit qu'il est arrivé un malheur! Voilà... J'ai sonné toute la journée, personne n'a répondu! Et là, il commence à pleurer: - Non parce que, vous savez, votre tante, c'est comme une mère pour moi! Là, je le calme en lui expliquant qu'elle s'est absenté pour le week-end. Et il m'a remerciant en me serrant la main avec vigueur, puis est reparti gaiement boire du mauvais vin dans son appart. Depuis la fin de mon stage, j'appelle régulièrement ma tante pour avoir de ces nouvelles, et comme d'habitude, je ne peut m'empêcher de lui demander de me conter les dernières péripéties de Monsieur Vatele. Aux dernières nouvelles, il y a un mois, il y avait eu le samu chez lui parce qu'il avait glissé d'un tabouret en voulant accroché un cadre au mur et il s'était mordu la langue... Des fois, vaut mieux ne pas se poser de questions...
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